Dans la matrice des «Révélations»

De Mickaël Elma à Christian Floy Jalma, de Malcolm de Chazal à Xhi et Ma’a, de Boris Gamaleya à Julien Blaine et aujourd’hui Emmanuel Kamboo, les artistes contemporains n’ont cessé de faire écho aux Révélations du Grand Océan.

Cette œuvre mythique, ouverte et inachevée apparaît désormais comme une matrice pour les artistes-révélateurs qui se risquent à illuminer la lanterne magique des visions hermanniennes.

Les Révélations fournissent en effet un inépuisable réservoir d’images à celui qui saura voir les « riens visibles » qui ont hanté ce Marcel Duchamp tropical pendant cinquante ans.

​Deux grandes séries d’« images » se développent dans son œuvre lémurienne.

Une première vision, cosmique, anime une stupéfiante scène primitive où la Terre copule avec un gigantesque « corps errant dans l’espace », une comète qui, raconte Hermann, va déformer le globe, et métamorphoser la carte du monde, faisant disparaître le continent lémurien originel 1, dont ne subsisteront que les plus hauts sommets émergés : Madagascar et les Mascareignes. Un palimpseste hermannien (« L’enfance de l’art » selon son auteur) dont s’inspire l’imaginaire géographique de Stéphane Gilles dans sa carte du Piton Tortue, ou la vision inversée de la présente INcyclopédie.

​C’est en scrutant les cartes de l’île et du monde qu’Hermann va en effet littéralement en retourner les codes de lecture, conjoignant la fente béante qui sépare l’Amérique du Sud et l’Afrique, inversant la ligne des eaux pour faire émerger le continent englouti sous le bleu de la mappemonde.

Mais la relecture hermannienne prend une nouvelle dimension quand l’auteur nous invite à lire sur le planisphère les noms des villes, des rivières, des pays, et à y retrouver, grâce à la « langue fossile » des Lémuriens préhistoriques, les traces de l’histoire secrète de l’humanité.

Avec l’aide des « merveilleux dictionnaires » des Révérends Pères missionnaires à Madagascar, le président du Conseil général de La Réunion, mué en Encyclope mugissant, extirpe de chaque toponyme traduit en malgache un micro-récit, une lettre volée, un fragment de l’origine perdue : « PICARDIE : Mipikaredy, qui fait éclater le délire, qui fait partir des paroles qui n’ont ni queue ni tête [sic]. Il y avait donc pendant le préhistorique, un vin parfait de Picardie ! Est-ce parce qu’il produisait tant d’effet qu’on a cessé d’en faire ? ». 2

C’est une histoire stupéfiante qui se dégage peu à peu de cette rêverie des noms, celle d’une humanité primitive partie de Madagascar et des Mascareignes à la conquête du globe, colonisant chaque recoin de la planète, domestiquant les mammouths, nommant dans sa langue originelle tous les lieux du monde…

Et quand l’oncle Jules nous révèle que nos ancêtres les Gaulois sont en réalité des Malgaches préhistoriques, que les menhirs et dolmens bretons sont les traces évidentes d’une antique colonisation madécasse et bourbonnaise, le paradigme du retournement hermannien trouve son achèvement : tout comme les timbres coloniaux détournés par Emmanuel Kamboo, les médusantes étymologies d’Hermann renversent le discours colonial de la domination, le retournant contre lui-même, lui renvoyant d’une chiquenaude sa flagrante imposture au visage.

Une seconde « vision » est présentée dans le cinquième et dernier tome Le Préhistorique à l’île Bourbon3 à travers une série de cartes postales surréalistes. Hermann, qui fréquentait pour raisons médicales les fumeries d’opium de Saint-Denis, raconte les sidérantes hallucinations qui lui permettent de décrire les centaines de sculptures géantes dont les anciens Lémuriens ont, selon lui, orné la falaise préhistorique de La Montagne Saint-Denis. Monstres et dieux, lémures et âmes errantes de l’Avant suggèrent aujourd’hui à Kid Kréol et Boogie un répertoire infini de fantômes partis vavanguer sur les murs de l’île, à Kamboo une série de cartes magiques faisant surgir les peuples du désir qui hantent notre imaginaire et déploient les drapeaux de notre identité-rhizome — c’est dire à quel point ce patrimoine imaginaire est précieux, qui, pour paraphraser Shakespeare, nous rappelle que nous sommes tissés de la matière même de nos rêves.


Nicolas Gérodou
hermannologue


1. Ce même continent dont s’inspirera Robert Smithson dans une installation de land art en 1969, The hypothetical continent of Lemuria (cf. Gilles A. Tiberghien, Finis terrae, imaginaires et imaginations cartographiques, Paris, Bayard, 2007).

2. Le Langage primitif de la France, p. 214.

3. Le Préhistorique à l’île Bourbon (1927), récemment réédité (Saint-Pierre, Le Corridor bleu, 2015) et illustré d’une œuvre de Kid Kréol & Boogie.

PORTRAIT DE JULES HERMANN. Victor Gautrez, années 1920. Huile sur toile. Coll. Académie de l’île de La Réunion

Jules Hermann 1845-1924

Notaire à Saint-Pierre, Jules Hermann entame une double carrière d’écrivain et d’homme politique. Maire de Saint-Pierre, puis président du Conseil général de La Réunion, il se consacre en outre à l’édification d’une œuvre historique et scientifique pour le moins hétérodoxe. Premier président de l’Académie de La Réunion et correspondant de l’Académie des sciences de Paris, il publie La Colonisation de l’île Bourbon et La Fondation du quartier Saint-Pierre, puis, à titre posthume, Le Guide du voyageur pour le canton de Saint-Pierre et Les Révélation du grand Océan.

Le Préhistorique à l'île Bourbon.

Les Révélations du Grand Océan 1927 

Quand paraissent les cinq tomes des Révélations du Grand Océan en 1927, c’est le spectre flamboyant d’un écrivain hors norme qui s’apprête à hanter La Réunion. L’ouvrage révèle à la société coloniale l’étendue du territoire imaginaire que le notaire de Saint-Pierre a arpenté sa vie durant. Celui qui fut également un très sérieux président du Conseil général s’est en effet employé pendant près de quarante ans, à édifier une œuvre-monde, donnant naissance à un continent invisible, la Lémurie, que Malcolm de Chazal fera passer à la postérité,
mais aussi à une stupéfiante reconstruction de l’histoire de la Terre,
des langues et des hommes.

Dessin laissé inachevé par l'auteur que la mort a surpris le crayon à la main